ANTIGONE, de Jean Anouilh
au Chêne Noir
du 4 au 25 juillet à 18h.
Antigone à plusieurs voix : la sienne
Vous connaissez certainement Antigone, cette héroïne têtue qui désobéit aux ordres de Créon, son oncle, roi de Thèbes, pour s’en aller donner une sépulture à son frère : elle se sait condamnée à mort, et elle affronte sciemment son sort !
Un sacré pari tenté par Andréa Bescond, qui a mis en scène cette pièce de Jean Anouilh, au Chêne Noir, salle John Coltrane, à 18 h.
Car c’est par la voix, le corps, la gestuelle, de son unique interprète, la comédienne et danseuse Deborah Moreau, que tout se joue. Elle est Antigone, bien sûr, mais également sa nourrice, sa sœur Ismène, son fiancé, Hémon, le roi Créon, et les deux gardes qui veillaient le corps de son frère, Polynice, exposé aux corbeaux et défendu de sépulture.
Prodigieuse interprétation, musclée, vivace, avec tout ce que la pièce recèle de colère, d’humour, de tendresse aussi. Notre comédienne est seule en scène, où n’est présent qu’un long tabouret noir, avec pour seuls effets quelques jeux d’éclairages. Seule présence, hors plateau, une voix off, dont l’accent inutilement gouailleur m’a déplu, seul bémol de ce spectacle.
Bien sûr, Antigone sera condamnée à mort (elle se suicidera, nous dit Sophocle, pour échapper à son enterrement vivante), Créon finira par abdiquer, et il ne restera plus de la lignée que la fidèle Ismène.
Antigone dit non au pouvoir royal, à tout pouvoir, mais elle dit oui à l’amour pour son frère, et surtout elle affirme haut et fort sa condition féminine : pas étonnant, quand on connait le combat d’Andréa Bescond pour cette cause, elle qui était le jour-même en tête de la manifestation contre les violences sexistes subies par les femmes, devant le Palais de Justice d’Avignon.
Rien d’étonnant non plus que la pièce se conclue par le cri « Femmes, Vie, Liberté », celui des femmes iraniennes contre la dictature masculine des mollahs !
Applaudissements nourris, public debout : ça le méritait totalement.
Vu le 5 juillet 2026 au Chêne Noir
Pierre PLATON
************
LE CIRCUIT ORDINAIRE de Jean-Claude Carrière
A 13h35, au théâtre du GIRASOLE
Durée : 1h15
LE CIRCUIT ORDINAIRE, de Jean-Claude Carrière, mis en scène par Alexandre Tchobanoff, production du Théâtre De Demain, avec le soutien de Adami Déclencheur,
interprété par Yann Collette, Stéphane Bierry et Prisca Lona.
Le décor est planté : un bar, deux hommes et une énigmatique serveuse. Un commissaire de police a convoqué un « indic », un dénonciateur. Débute alors un interrogatoire qui vire rapidement à la confrontation et de la confrontation à l’affrontement et où le mieux renseigné se trouve dépassé et pris au piège par son interlocuteur.
La pièce, créée en 2002 dans un contexte politique conflictuel, traite de la manipulation et de la délation ordinaire en tant qu’acte pervers et jouissif et se veut un écho à notre actualité non moins anxiogène où les valeurs de notre démocratie ont plus que jamais besoin d’être revendiquées et défendues.
A travers cette triade de comédiens, se déroulent sous nos yeux les rouages de la manipulation et la façon sournoise dont la peur peut changer de camp, comment la suspicion et le doute s’insinuent de façon pernicieuse et renverse les situations.
Il y a « l’ordinaire » du lieu, un bar, lieu de rendez-vous classique dans les films d’espionnage, lieu public, anonyme, où circulent des individus, des regards, des informations. Il y a le « regard ordinaire » avec le personnage ambigu de la serveuse, muette, mais au regard extérieur dont on ne saurait saisir la pensée.
La pièce est ponctuée de silences qui se veulent lourds de sens et laissent au public cet espace de réflexion et d’interrogation nécessaires, nécessaires à une prise de conscience.
J’ajouterai qu’il y a aussi dans ces silences le poids des « silences ordinaires », le fait de regarder sans agir et de se soumettre. La manipulation comme la délation sont un grand chapitre de notre Humanité et cette pièce nous invite à y réfléchir sans donner une temporalité historique précise mais comme un fait qui a traversé notre temps.
La pièce fonctionne comme un thriller qui nous tient de bout en bout. Le jeu des acteurs est excellent, l’intrigue remarquable par son intelligence et sa subtilité.
Un rendez-vous à ne pas manquer !
Maria PARIZAT
************
L’ÉCOLE DES FEMMES
Les chefs-d’œuvre ne vieillissent jamais
à 10h15 au Chêne Noir. Relâche les lundis 6,13 et 20 juillet. Durée du spectacle 1h30.« L’École des femmes » de Molière, mise en scène par Frédérique Lazarini, avec Cédric Colas, Sara Montpetit, Hugo Givort, Emmanuelle Galabru, Alain Cerer et Guillaume Veyre
On croyait connaître L’École des femmes, la jalousie tyrannique d’Arnolphe, l’ingénuité d’Agnès, l’ironie cruelle de l’amour qui renverse les plans les mieux établis, mais sous la direction de Frédérique Lazarini, l’œuvre de Molière devient un conte d’actualité, oscillant entre comédie mordante et réflexion sur l’emprise masculine et la liberté des femmes.
Ce texte écrit au XVIIe siècle résonne ainsi avec les débats contemporains sur la domination masculine et l’émancipation féminine. Sous les alexandrins du maître surgit une interrogation très moderne sur le pouvoir et la liberté portée par une mise en scène d’une intelligence visuelle remarquable. Sur le plateau, deux espaces dialoguent comme deux mondes antagonistes : une chambre de verre où Agnès est enfermée comme un papillon sous cloche et un dispositif de surveillance dominé par écrans et caméras depuis lequel Arnolphe observe la jeune fille.
Ce dispositif transforme ainsi la maison du XVIIe siècle en théâtre de la surveillance contemporaine, où la comédie se teinte d’une inquiétude presque dystopique. Le spectateur rit, mais son rire est traversé par un léger frisson.
Ce spectacle réussit ce que le théâtre offre de plus précieux : faire entendre un texte classique comme s’il venait d’être écrit. Les chefs-d’œuvre ne vieillissent jamais. Leur modernité ne tient tout simplement qu’à une chose : des artistes capables de les aimer et de les comprendre.
Alain Melka.
************
ZADIG, de Voltaire
Un conte initiatique du philosophe des Lumières
à 14h50 au Théâtre du Chêne Noir - 1h20 - Création
Zadig, de Voltaire, adaptation, réécriture et mise en scène de Gérard Gelas, assisté de Lola Ravoux, une production Théâtre du Chêne Noir interprétée par Thomas Fitterer, Heidi Johansson, Guillaume Lanson et Liwen Liang.
Gérard Gelas est de retour. Il revient à ses fondamentaux en faisant entendre la voix de Voltaire au Chêne Noir, ce théâtre qu’il a construit lui-même à une époque où il fallait payer de sa personne.
Et ça fait du bien !
Car derrière ce conte initiatique se cache une question toujours actuelle qui n’a jamais cessé de l’interpeler: comment rester libre dans un monde traversé par le chaos ?
Le trublion du Festival 68 a pris un réel plaisir à retrouver avec Zadig la force brûlante de l’œuvre du philosophe, son ironie, sa liberté et son regard sur le pouvoir, surtout religieux, qui ne l’a jamais épargné.
Dans son adaptation, il fait dialoguer le texte de Voltaire avec une mise en scène contemporaine bien que parfois la narration du conte traîne un peu en longueur. Il n’empêche, Zadig, portée par une esthétique forte est un voyage, un parcours entre lumière et obscurité, une traversée du doute, de l’amour, de l’exil et de la connaissance, soutenue par une création sonore immersive – la marque de fabrique de Gérard Gelas, qui, rappelons-le, fut le siècle dernier, l’un des pionniers du théâtre musical.
Bref, que du bonheur avec cette adaptation où le créateur du lieu s’est employé à redonner toute sa dimension au philosophe des Lumières.
André Baudin.
************
Apollinaire, Éclats d’amour : le poète face à ses fantômes
THÉÂTRE DES CORPS SAINTS
Salle : Salle 1
du 4 au 25 juillet relâche les 9, 16, 23 juillet à 14h40 – durée 1h15
Asile de fraicheur dans l’habituelle canicule de l’Avignon du Festival, le Théâtre des Corps-Saints a présenté, en avant-première, une CRÉATION originale imaginée par le metteur en scène Stéphane Titeca : « Apollinaire, Éclats d’amour : le poète face à ses fantômes ».
La pièce plonge le spectateur dans les derniers instants de Guillaume Apollinaire, blessé à la tête - non pas d'amour mais dure ferraille tueuse - sur le front de Champagne en 1916. En attendant les secours, il se remémore ses amours : Lou, Marie, Madeleine, mais aussi le Bateau lavoir, Braque, Picasso, Max Jacob, et sa mère dont l’amour lui a si cruellement fait défaut. Dans la fièvre de l’homme blessé, les deux visages de Lou et Madeleine se confondent. Parlant à l’une et pensant à l’autre, il ne peut choisir entre corps et âme, entre passion et paix. Guillaume va traverser ses blessures physiques et amoureuses dans un espace unique où guerre et mémoire, chair, poésie, délire se mêlent. Irruption poétique au cœur de la grande guerre, cette pièce est aussi un hymne à la vie. Le spectacle explore ainsi un moment suspendu où la frontière entre réalité et hallucination s’estompe, mêlant poésie, mémoire et vertige.
Loin d’un simple assemblage de textes du célèbre poète, cette création s’appuie sur une véritable dramaturgie et offre une lecture intime et sensible de cette figure majeure de la littérature qu’est Apollinaire. Porté par l’interprétation habitée de Pierre Jouvencel, le spectacle est présenté en avant-première au Festival Off d’Avignon 2026, au Théâtre des Corps Saints, à 14h40 pendant toute la durée du Festival, avant une tournée nationale à l’automne.
Le spectacle joue sur les contrastes entre lumière et ombre, entre le réel et l’onirique, pour immerger le public dans l’univers tourmenté du poète. L’utilisation de la scénographie et des effets sonores renforce cette impression de vertige et de suspension du temps.
"Apollinaire, Éclats d’amour" est une réussite artistique qui allie profondeur textuelle, interprétation puissante et mise en scène inventive. Elle s’adresse autant aux amateurs de théâtre qu’aux passionnés de littérature, offrant une expérience immersive et émouvante sur les derniers instants d’un géant de la poésie.
Ça commence bien: cette pièce sera sans aucun doute une des découvertes de cette édition 2026.
Jean Victor JOUBERT